UNE VAISSELLE QUI A UNE ÂME
La cuisine avant la céramique
« Je crois que je fais plutôt partie de la cuisine et de la table que de la céramique. J'aime construire des tables comme des tableaux. J'ai grandi dans une famille où manger était un art. Les copains, les grandes tablées dans la Drôme, les repas qui rythmaient nos journées. Tout passait par là. Ma mère préparait en dernière minute, avec une facilité joyeuse, la taille des plats fait partie de mes souvenirs. Manger pour partager les bons moments, pour être ensemble. Manger aussi pour équilibrer son corps, pour nourrir sa santé. Aujourd'hui avec mes enfants, c'est devenu un vrai exercice du quotidien – les nourrir avec de bons produits, qu'ils grandissent bien, qu'ils comprennent les saisons et d'où vient ce qui est dans leur assiette. Je fabrique des assiettes pour participer à cet acte. Pour être là, à cette table.
La terre comme contenant
« Je me sens liquide comme matière. Je fabrique des pots pour me contenir. » Il y a quelque chose de très personnel dans ce travail. La poterie me structure. Elle cadre mon tumulte intérieur, elle organise mes débordements. C'est par l'ordre, la méthode, la rigueur, les contraintes que mon désordre trouve sa forme.
L'émotion en couleur
« Les états d'âme, mes humeurs, mes émotions sont traduites en couleurs dans ma tête. Quand je parviens à l'identifier ou à la fabriquer dans une assiette, je me sens soulagée ou comprise. » Je pense en couleurs. Quand je ferme les yeux, je vois des couleurs. Les émotions fortes créent des associations que je remets ensuite dans mon travail. Le rose surtout. « Je crois que je mettrai une vie à trouver le rose juste, le rose de la peau qui rougit, celui de l'émotion. J'aime les roses qui ne sont pas uniformes, pigmentés, qui rappellent la peau. » C'est l'intime. C'est accepter de partager sa fragilité, de ne pas l'enrober. Rougir, c'est avoir peur, une envie de reprendre sa respiration
La justesse du geste
« Si tous les gestes sont justes, alors l'objet créera une émotion. » Je cherche l'alignement. Comme au yoga – on refait la même posture des centaines de fois et pourtant on découvre toujours quelque chose de nouveau dans son corps, dans ses hanches. C'est fluctuant selon ses états d'âme, son état physique. C'est très riche. C'est pareil avec les assiettes. Je fais des centaines d'assiettes par an et je ne m'en lasse pas. Parce que je cherche tout le temps à être dans mon alignement. C'est très personnel. Je ne demande pas à ce que les gens le comprennent explicitement, mais moi je le fais comme ça. Et je pense que quand cette honnêteté est juste, il y a une résonance dans la pièce. « Même si elle n'est pas explicite, elle va créer une émotion chez l'autre. J'ai des émotions en regardant des pièces de poterie sur une brocante, même des pièces très modestes. Ce sont des pièces de maison, c'est la vaisselle, c'est les repas, se nourrir. »
Composer sa table
J'invite à réfléchir à l'harmonie de la table. À la composer comme un tableau. Une belle matière de nappe, des assiettes choisies selon ce qu'on prépare à manger, selon les saisons et les légumes. Jouer avec les couleurs, les formes, les associations. « On peut s'approprier ce rapport-là à la maison sans avoir une cuisine de chef. Choisir son assiette en fonction de ce qu'on a de bon, c'est prendre soin de sa table. Et ce choix-là, il peut se faire avec vraiment comme une humeur, comme on s'habille. » C'est un acte conscient. Un terrain de jeu, d'expression, que l'on adresse à ceux qui s'assoient à notre table.
La vaisselle comme héritage
Mes grands-parents, pendant la guerre, ont enterré leur service de table dans le jardin pour le protéger du pillage. À la fin de la guerre, ils l'ont retrouvé. Aujourd'hui, ce service est encore dans notre famille, entre mes sœurs et moi. Cette histoire dit tout de l'attachement qu'on peut avoir à la vaisselle. Autrefois, on avait un service qu'on recevait au mariage. Il était important, respecté. On savait d'où il venait – du Limoges, de Sarreguemines. Ces noms disaient des régions, des terroirs de terre. « C'est assez récent de s'acheter de la vaisselle comme on s'achète des vêtements » Je fabrique dans cette tradition-là. Des objets qu'on garde, qu'on aime, qui traversent le temps et portent nos histoires de repas, de famille, de vie partagée.