MARION GRAUX, POTIÈRE
Quand je ferme les yeux, je vois des couleurs.
Les émotions de Marion sont des teintes. Le rose de la peau qui rougit, celui de la joie, de l'intime. Le blanc qui vibre, les verts de la forêt, les nacrés des coquillages. Chaque bol, chaque assiette porte un magma d'émotions traduites en nuances.
« Je fais partie de la cuisine et de la table plutôt que de la céramique. Mon envie, c'est de construire des tables comme des tableaux, d'être dans cette joie du moment partagé et de la cuisine. »
Marion Graux fabrique des assiettes en céramique pour participer à l'acte de manger. Ses pièces uniques à la beauté brute habitent les tables des grands chefs - Hélène Darroze, Greg Marchand, Nicolas Conraux - mais aussi celles de restaurants plus abordables où la cuisine se fait avec le cœur.
L'héritage familial
Marion a grandi dans une famille où manger était un art. Dans la Drôme, où elle passait ses vacances dans un village de potiers, tout se réglait autour des repas. Sa mère organisait de grandes tablées avec un plaisir contagieux - les tomates du soleil, les aubergines, les grands plats. Il n'y avait pas de limites à la gourmandise. On cuisinait toujours pour le double d'invités. L'abondance, la générosité, la joie !
« De l'élégance », disait sa mère. Pas seulement du chic, mais l'élégance de la pensée, l'élégance des gestes. Choisir ses assiettes, dresser une table - c'était déjà raconter une histoire, prendre soin des siens.
Aujourd'hui, Marion transmet autrement. Elle nourrit ses trois enfants avec attention, dans une recherche du bien manger qui confine parfois à l'obsession. « Je veux protéger leur santé. La gourmandise, s'ils veulent un truc ultra gourmand, alors on fait un gâteau. Mais ce n'est pas leur faire plaisir que de leur donner des bonbons. »
La cuisine est le poumon de la maison. La structure. Le cadre dans lequel respirent les libertés.
Le chemin vers la terre
Avant la poterie, Marion a exploré : le cinéma au lycée, un an au Cameroun après le bac, des études de mode à Esmod, le stylisme photo dans la presse déco chez ELLE. « Je n'ai pas cessé de chercher la vie que je voulais mener, plutôt qu'un métier précis. »
À travers ces expériences, elle rencontre des céramistes - Brigitte de Bazelaire, Claire de la Vallée, Christiane Perrochon - qui l'émerveillent par leur ancrage. Ces femmes portent en elles un art de vivre. « Je voulais cette vie-là ». Celle d'un atelier, de la fabrication, du geste.
Sur son vélo, descendant du 9ème arrondissement vers Merci où elle travaille alors comme vendeuse, elle comprend : « J'ai envie de passer ma journée en tablier. J'ai envie d'un atelier. »
L'apprentissage
Marion se forme au CAP de tourneur avec Augusto Tozzola, qui a 84 ans à l'époque. Sept heures de tour par jour pendant un an. Aucune cuisson. « Une humilité intéressante », dit-elle.
Puis elle part en immersion chez Dauphine Scalbert en Bourgogne, en Puisaye, pays de terre et de potiers. Là-bas, on se chauffe au bois qu'on coupe soi-même. On vit au rythme de la nature.
Elle apprend bien plus que la céramique : « Un esprit de vie qui me sert tous les jours. Un apprentissage paysan de la vaisselle - l'objet, sa qualité, son usage. L'objet est beau par son essentialité. Ce n'est pas dans des écoles de design qu'on apprend ça. C'est dans cette ruralité, cette authenticité de vie. »
La philosophie du geste
« Je me sens liquide comme matière. Je fabrique des pots pour me contenir. »
Marion se décrit chaotique, tumultueuse, hyper-émotive. « J'ai un intérieur de moi-même plutôt désordonné. C'est par l'ordre, la méthode, la rigueur et les contraintes que mon désordre intérieur se structure. »
La poterie est cette discipline qui la cadre, qui contient ses débordements.
La répétition du geste devient méditation. « Une fois que tout est en place, ça permet d'enlever ta tête et d'être que dans le corps. C'est délicieux. » Elle compare cela au yoga - refaire sans cesse la même posture pour découvrir chaque fois de nouvelles sensations, chercher l'alignement juste.
C'est un métier physique. Ultra physique même. Le corps est sollicité tout le long du travail.
Elle tourne des centaines d'assiettes par an sans jamais se lasser. « Je cherche l'émotion. C'est mon émotion que j'essaie de trouver et c'est quand il y a cette émotion que je crois que c'est juste. »
Quand tous les gestes sont justes, l'objet porte en lui une résonance. Même si elle n'est pas explicite, elle crée une émotion chez l'autre. « J'ai des émotions en regardant des poteries, même des pièces très modestes sur une brocante. Ce sont des pièces de maison, de repas, pour se nourrir. C'est très émotif. »
L'esthétique de l'essentiel
Marion travaille essentiellement le grès, cette matière issue de la sédimentation des roches. « Notre assiette est finalement issue de ces roches de nos montagnes. Ça peut me faire pleurer, je trouve ça formidable. »
Son esthétique refuse la sophistication : « Ce n'est pas du chichi, ce n'est pas pour être beau, l'objet l'est par son essentialité. » Elle cherche la sobriété, la rondeur, les teintes minérales.
Le rose surtout. « Je crois que je mettrai une vie à trouver le rose juste, le rose de l'épiderme qui rougit, celui de l'émotion. J'aime les roses qui ne sont pas uniformes, pigmentés, qui rappellent la peau. »
Pas de décor gratuit. « Si on me demande du décor, moi je vais répondre en termes de taches. Et puis surtout, je vais dire que ça se travaille. On ne met pas une tache gratuitement sur une assiette. »
L'irrégularité de ses pièces n'est jamais provoquée. « Mon élan, c'est de laisser parfois des petites fenêtres d'ouverture à l'irrégularité, mais jamais je ne la crée. » Un courant d'air, une journée particulièrement sèche - la vie de l'atelier inscrit ses variations dans la terre. « Ces petites respirations font que les pièces ont une âme. »
Toutes ses assiettes sont calibrées, mesurées selon son cahier de modèles. Et pourtant il n'y en a pas une qui se ressemble. « Comme des enfants, ils ont tous des expressions différentes. »
L'atelier face à la mer
Port-Louis. L'atelier de Marion est dans la grande rue. C'est un lieu vivant où ses enfants passent après l'école, où s'empilent les assiettes en cours de séchage, où ça sent la terre.
Le rythme de l'atelier suit le temps nécessaire à la matière. Façonnage, tournassage, séchage, première cuisson à 980 degrés, émaillage, seconde cuisson à 1240 degrés. Au minimum huit jours, mais l'idéal est de ne jamais bousculer les séchages. « C'est pas la philosophie de mon métier. »
Elle travaille en séries, comme un boulanger qui ne fait pas un croissant à la fois. Trente gobelets en façonnage, le lendemain 30 autres. Et puis on tournasse ceux de la veille. Une cadence, un rythme qui tient la vie.
« Dans mon apprentissage de campagne, on avait ce roulement permanent. La beauté d'une pièce, la grâce d'une pièce, ne résulte que du rythme des gestes dans cette chorégraphie harmonieuse. » Une belle mécanique, dans la souplesse des gestes, le ronron de l'atelier qui turbine efficacement.
« L'assiette emmagasine ce petit moment de fabrication qui est quand même deux semaines. Et c'est ça sa valeur. »
Travailler avec les chefs
« C'est un honneur. »
Elle aime l'égalité de travail avec les chefs - beaucoup d'heures, la connaissance de la valeur du temps. « On a quelque chose en commun. » La conversation a autant d'importance que les pièces qu'elle montre. Chaque collaboration est une association particulière, une intention partagée.
« Le contenant fait partie du plat. On ne fait pas du tout la même cuisine si on a envie de travailler avec Bernardaud qu'avec moi. »
Elle préfère qu'on vienne la voir, qu'on ait envie d'abord de son écriture de vaisselle. « Il faut qu'on adhère à cette... je n'aime pas le mot d'imperfection, mais une écriture comme une graphologie. »
Elle laisse les chefs l'emmener dans des territoires qu'elle n'aurait pas explorés seule. « J'adore qu'on m'emmène dans des choses qui ne me viennent pas toutes seules. J'adore travailler à la commande. Ça me projette. C'est une petite contrainte qui crée beaucoup de créativité. » Même si « Quoi qu'on me demande, et si je l'accepte, évidemment le résultat sera traversé par mon écriture. Il faut vraiment l'entendre comme une façon d'écrire. »
L'engagement dans le vivant
Marion ne se voit pas comme une artiste mais comme une artisane. « Le label, c'est vraiment artisan. » C'est rassurant pour elle, d'être dans cette route-là. « Quelque chose de plus robuste, solide et modeste. De la quantité, de la série, de quelque chose qui se la raconte un peu moins. »
Pour elle, fabriquer de la vaisselle, c'est participer à l'acte fondamental de se nourrir, de rester en vie. « Comment peut-on être plus pragmatique que ça ? C'est extrêmement satisfaisant de fabriquer de la vaisselle. » Son travail est physique, répétitif, exigeant. Et c'est exactement la vie qu'elle a choisie. « J'ai la vie que j'ai toujours voulu vivre. Je suis infiniment heureuse. »
Une vie face à la mer, avec ses enfants qui grandissent, son atelier qui tourne, ses mains dans la terre. Marion Graux se voit bien fabriquer des assiettes jusqu'à ses 90 ans.